09/01/2014

FRIVOLES DE NUIT (Bousseau-Colaux)

F R I V O L E S   D E   N U I T

recueil virtuel

Avant-propos

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Je n'ai pas vécu en dehors de l'idée de la mort. J'avais six ans, elle était là, dans le formol de mon cauchemar, à la fenêtre de ma vie quotidienne. Béquille sublime. Parfois même, il m'a été donné de voir et d'éprouver la mort ainsi que les morts eux-mêmes l'éprouvent. La mort est un objet qui tombe de votre main et disparaît. Vous vous penchez sur le vide. L'objet a été anéanti. La mort est une feuille qui se déchire, le mort, c'est le texte sur cette feuille. Et un poème virtuel tombe dans l'oubli réel. C'est le cours des choses. Il en va ainsi des êtres, des poètes, des poèmes et, au demeurant, des crapules et des gens bien sous tous rapports. Et désormais, avant de songer à la beauté des femmes et des phrases, je mets mes lunettes de mort et je regarde les images infuser dans l'eau de leur effacement. Au moins, dis-je avec un dépit amusé d'amoureux de la forêt, au moins aurons-nous sali l'eau.

Dans le harem où dansent mes fantômes, dans ce lieu où mes phrases font leur métier de fleurs et leurs accords de jazz, le monde tout de même enfonce sa corne de grosse bête aveugle. Et le réel hélas vient uriner sur mes pelouses.  Et mes grands soufflets à jasmin luttent à armes inégales contre la puanteur du monde.  Jusqu'au cœur de la forêt où je m'entraîne à me perdre, les papiers gras du monde s'accrochent aux fougères. Ils se rappellent à moi jusqu'ici, ils viennent me jeter au visage la glu de leur fraternité, de leur incontestable présence, ils veulent m'aimer et me dépecer. 

Et la poésie est devenue le lieu supérieur de l'absence et de la solitude. Fusée de feuilles musicales, instant une seconde béni. 

 FRIVOLES DE NUIT

Photographies : Philippe Bousseau

http://philippe-bousseau.com/ 

Poèmes : Denys-Louis Colaux

Philomachie

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Desperado de la Méduse

Il faut que l’on évoque
avant de revenir
aux fleurs de la langueur
et aux étoiles de la volupté
 
Il faut que l’on évoque
avant de caresser
dans le sens du duvet
les choses de l’amour
 
Il faut que l’on évoque
avant le rire et l’étincelle
qui font la traversée
entre l’idée et le délice
 
il faut que l’on évoque
comme le bout
de notre destinée
humeuse et chaude
moite et vorace
la grosse truffe de la mort
 

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Paupières de lune

Au chaud de ta paupière
sous elle bien au chaud
les grands gibiers soyeux du rêve
dorment avec les gardes-chasse

Darling & Darjeeling & un doigt de volupthé 

Sur le mot langue
je fais glisser
l’idée d’un verbe
qui s’est fait chair
 
Dans le poème que j’écris
tes fleurs infusent
dans l’encre chaude
et paresseuse
de mes songes
 
Pour ciel-de-lit
je fais penser danser ensemble
le tomber d’ornement
et la chute de rein
 
à la fenêtre
la grande nuit
fume sans nous
sa longue cibiche de brume

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La baie de Lesbos

On y boit un vin féminin
il a le goût frais des mers intérieures
des mers engouffrées
dans le rouge de leur secret
 
on y boit un vin vendangé
aux vignes de la liberté
et pressé à mains nues
à la barbe des dieux
 
j’y dors quelquefois et vois l’aube
là-bas très lente se lever
comme le galbe d’un sein blanc
au bout d’un long geste de marbre

La geste des fées

Allons ma sœur
comme les fauves au point d’eau
vers la futilité
des choses solennelles
marchons mon cœur
comme des mercenaires
sur la frivolité
des instants graves
et que sur ta bouche à ton ventre
en tout endroit de toi
qu’il te plaira de me voir caresser
je remette la main
sur la légèreté
de nos ailes absentes 

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Allons ma soeur
ma goule
ma strige favorite
mon lotus au lait rose
j'ai goût à ne me dévouer
désormais qu'aux narcoses
de ton curare

Love Barnum Parade

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1.

Menuisons de concert
dans la limaille
solide du soleil
 
Hâlons vers nous
les mailles dénouées
de la nuit blanche 

2.

Ainsi que des gastéronautes
alunissons
à l’unisson

3.

Rejoignons la concierge
dans
l’escalier dérobé
de la volupté nue 

4.

Soyons au ciel
un violent envol de fléches
n’ayant pour cible qu’elles-mêmes
que leur union horizontale
soyons
un duo de
libellules frivoles
deux chimpanzés agenouillés
aux moelleux canapés
de la canopée bleue 

5.

Aux saveurs fauves
des savanes
soyons
deux girafes enguirlandées
du cou de l’autre 

6.

O ma chamelle
à l’amble somnambule
o mon ourse solaire 

7.

O ma Pgymalionne
ma pétrisseuse
ô ma chorale d'une voix

8.

Mon piano Pleyel
ô ma compositrice
ma factrice d’orchestre 

9.

Ma  trapéziste au ciel
ô  ma trappistine relapse
mon instrument métaphysique

10.

Ce soir dormons
l’un au giron de l’autre
l’un à l’autel de l’autre
l’un au catafalque de l’autre

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MOUVEMENTS AMOURHEUREUX

I.

Il faut aimer
comme l’épave appelle
le temps sacré de la croisière
comme une église rêve
au caillou de sa fondation
il faut
comme une main conçoit
les mouvements de la sonate
ainsi qu’un gant fait corps
avec l’espérance d’un geste

II.

Fais descendre la fête
au milieu de ton lit
la mort n’est pas si loin
qu’elle descende aussi
et le monde gonflé d’agonies et de joies
qu’il vienne aussi se réjouir
que les clowns s’asseyent
aux gradins de la chambre
Fais siéger ton armure
attache ton cheval dépose ton vélo
pas trop loin de ton lit
reçois dans le public
tes spectres favoris
tes amours précédentes
des touristes nippons
et quelques gens d’esprit
Installe
sous la scène les musiciens
les trombones les bugles
et les cuivres de Jéricho
et invite une harpe
c’est beau la harpe
mets au chevet
ici le livre et là l’instinct
ici le friselis des fées
là le crissement des cordages
ici l’étoffe du désir
là le tissu cru de l’envie   
puis comme on fait d’un dieu
quand l’église est bâtie
fais descendre la femme
et cède lui les oreillers
à présent que
quelque chose peut advenir
tu peux éteindre la lumière
et rendre le jour à sa cécité 

III.

Dans mon recueil
je chanterai
 l’œuvre que c’est une peau féminine
et comment c’est cousu
au tout nu fil de l’eau
et comment c’est ourlé
d’aigrette et de duvet
et comment lorsque c’est chéri
ça sent le benjoin de Siam
et ça luit tel que poli à la cire
d’abeille
et comment c’est moelleux
végétal aérien
à la langue et au doigt
et comment c’est un baume
pour le derme de l’âme
et comment en regard
de son éclat énamouré
tout et les sept merveilles
n’ont plus à voir
qu’avec les bibelots
des magasins de souvenirs 

IV.

Elle me laisse un mot
"Je suis au cœur
d’un grand deuil personnel
et une main froide me tient"
Et moi
en raison de ce deuil
et de cette main froide
je suis au beau milieu d’un lac
assis sur une barque
une brume très dense
s’est déposée
et je n’aperçois plus les berges 

VII.

J’aime la joueuse de clavecin
et le sursaut pincé
et dansant de ses seins
pendant  que rêveuse elle joue
le rappel des oiseaux
d’Euclide Orphée Rameau

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